Le Protokoll et l’histoire de la prévoyance professionnelle en Suisse

Publié le 17 août 2025 par Grégoire Pomey
📂 Les assurances sociales

En Suisse, le système des retraites n’a pas toujours existé tel qu’on le connaît aujourd’hui. Pendant longtemps, seules quelques catégories de fonctionnaires bénéficiaient d’une pension. En 1803, les gendarmes bernois ouvrent la marche, suivis en 1811 par les enseignants vaudois et en 1831 par ceux de Bâle-Ville. Mais pour la grande majorité de la population, la vieillesse rime alors avec pauvreté ou dépendance à la famille.

Au tournant du XXᵉ siècle, la question devient politique. Les syndicats et le Parti socialiste suisse font de la sécurité sociale une revendication centrale. Lors de la grève générale de 1918, l’assurance-vieillesse figure parmi les principales demandes. La pression est telle que la Confédération inscrit dès 1925 dans la Constitution la possibilité de créer une assurance publique. Après des décennies de débats et de résistances, l’AVS voit le jour en 1947. Elle est approuvée massivement par le peuple, marquant une victoire historique de la gauche. Les partis bourgeois, eux, restent plus réservés : ils craignent une charge accrue pour les entreprises et une diminution du rôle des caisses privées.

Le compromis politique du deuxième pilier et ses zones d’ombre

À partir des années 1960, un nouveau chapitre s’ouvre : celui du deuxième pilier. La gauche plaide pour renforcer l’AVS afin d’assurer une retraite publique solide. Mais les milieux patronaux et les assureurs, soutenus par le PRD et le PDC, poussent dans une autre direction : limiter l’AVS et instaurer un pilier professionnel obligatoire, géré par des caisses de pension. En 1972, le peuple approuve ce compromis en acceptant le système des trois piliers. Quelques années plus tard, la Loi fédérale sur la prévoyance professionnelle (LPP) entre en vigueur en 1985.

Le système fonctionne sur la capitalisation : chacun cotise dans une caisse de pension, qui investit l’argent et verse ensuite une rente. Mais ce modèle n’a pas tardé à montrer ses limites. Dans les années 1980 et 1990, les assureurs engrangent des rendements élevés dont une partie ne retourne pas aux assurés. On estime que 20 milliards de francs ont ainsi été conservés par les compagnies. Le scandale pousse à une révision de la loi au début des années 2000 : désormais, 90 % des excédents doivent revenir aux cotisants, même si le calcul reste favorable aux assureurs.

C’est justement ce pan de l’histoire que raconte le documentaire Le Protokoll – L’histoire cachée du deuxième pilier (2022). Réalisé par Claudio Tonetti et Pietro Boschetti, il s’appuie sur des archives, dont un procès-verbal d’une réunion d’assureurs tenue en décembre 1972. Ce document montre comment les compagnies privées ont façonné le système des trois piliers à leur avantage, en poussant à restreindre le rôle de l’AVS pour mieux imposer leurs caisses. Le film revient aussi sur l’opacité qui a entouré le scandale des 20 milliards et sur la réticence des autorités de surveillance à imposer davantage de transparence.

Aujourd’hui encore, le clivage politique demeure. La gauche défend une AVS renforcée, solidaire et peu coûteuse à gérer. Les partis bourgeois soutiennent le deuxième pilier, qui laisse une large place aux acteurs privés. La prévoyance professionnelle reste donc au cœur d’un débat permanent : entre solidarité publique et logique de marché, entre droit social et intérêts financiers.

Le film est disponible sur Viméo

Sources

Événement.ch – Documentaire « Le protokoll »
Vita – L’histoire de la prévoyance professionnelle
histoiredelasecuritesociale.ch

Vous pourriez aussi aimer