Je suis ce qu’on appelle un « enfant-Migros ». Un concept très suisse, presque invisible tant il est naturel : on grandit avec l’enseigne que fréquentent nos parents et, devenu adulte, on continue d’y aller sans vraiment se poser de questions. C’était vrai pour Migros comme pour Coop, deux géants installés, presque immuables, un duopole que rien ne semblait pouvoir ébranler.
Puis sont arrivés les discounters et avec eux une autre logique, celle de l’optimisation. Aujourd’hui, je ne veux pas parler de Lidl ou Aldi. Mais de ma Migros.
Une fidélité presque culturelle
La Migros d’avant, ce n’était pas juste un magasin. C’était une expérience. On y entrait avec une certitude : ici, on achète suisse. Pas seulement parce que c’était écrit sur les emballages, mais parce que tout le système reposait là-dessus. Des produits spécifiques, des recettes propres, des usines dédiées. Il y avait derrière tout cela une idée forte : produire ici, investir ici, employer ici. Une vision presque politique du commerce.
Il ne faut pas oublier que Migros ne s’est pas imposée facilement. À ses débuts, Gottlieb Duttweiler, son fondateur, devait faire face à l’hostilité parfois violente de commerçants et de villageois qui voyaient d’un mauvais œil ces camions-magasins venir bousculer les habitudes.
Migros s’est battue pour exister et elle a construit quelque chose de profondément ancré dans le pays. Une phrase anodine résumait tout, devenue presque un slogan publicitaire : « La Migros m’appartient, un peu. » Parce que c’est vrai, encore un peu. La coopérative offre des parts sociales de 10 francs et un droit de vote permettant à chacun de se prononcer sur les comptes. Il y a peu, les coopérateurs, donc les clients, ont même été invités à accepter ou refuser l’alcool dans les rayons. Cette idée qu’un grand distributeur pouvait appartenir à ses clients n’était pas qu’un slogan, c’était une réalité.
À Migros, on ne buvait pas du Rivella mais du Mivella. L’Aromat s’appelle Mirador et la première lessive Migros s’appelait Ohä, contraction de « Ohne Hänkel », Hänkel étant le fabricant de la célèbre lessive Persil. Cela nous amène aux produits du quotidien, du savon aux cosmétiques, issus d’une industrie intégrée à la M-Industrie, le Mibelle Group.
Le début d’un glissement industriel
Aujourd’hui, ce modèle intégré se transforme sous nos yeux : la vente annoncée cette semaine du Mibelle Group à l’espagnol Persán en est un symbole fort. On nous explique que rien ne change, que les produits resteront, que les contrats garantissent la continuité. Peut-être, à court terme. Mais dans les faits, la Suisse perd une partie de son industrie. Une partie de ce qui faisait justement la singularité de Migros.
Car une fois que le centre de décision quitte le pays, tout devient plus fragile. Aujourd’hui, les usines sont là, les employés aussi. Demain, qui décidera ? Où seront produits ces biens ? Quelle sera la priorité : le tissu local ou l’optimisation globale ? Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce qui s’est passé ailleurs, notamment en France, où la désindustrialisation ne s’est pas faite en un jour, mais par une succession de décisions, toujours justifiées mais dramatiques pour les familles qui en vivent. Jusqu’au moment où l’on réalise que tout un pan de l’économie a disparu.
C’est ce mouvement lent qui inquiète. Ce n’est pas un effondrement brutal, mais une érosion continue.
Aujourd’hui, je suis triste. Pas en colère ni révolté, mais profondément triste. Parce que cette Migros à laquelle je suis resté fidèle, cette Migros dont on disait qu’elle m’appartenait un peu, a décidé de prendre une direction que je n’accepte pas.
De la coopérative au recentrage stratégique
L’histoire de Migros est celle d’une montée en puissance spectaculaire. Née en 1925 avec des camions-magasins et une volonté de casser les prix, elle s’affranchit très vite des fournisseurs en produisant elle-même. En devenant coopérative en 1941, elle ancre son modèle dans la société suisse et construit une relation directe avec ses clients.
Après la guerre, Migros ne se contente pas de vendre : elle transforme le quotidien. Libre-service, supermarchés, produits accessibles, électroménager, voyages, formation, culture… Elle démocratise la consommation et façonne une Suisse moderne. Malgré les critiques et les boycotts, elle s’impose comme un acteur central, à la fois économique, social et culturel.Dans les décennies suivantes, l’entreprise ne cesse d’innover et de se diversifier : industrie, finance, commerce en ligne, écologie, sponsoring, santé. Elle devient une véritable galaxie, présente dans presque tous les aspects de la vie quotidienne, avec une image forte de marque populaire, engagée et durable.
Mais cette expansion atteint ses limites. En 2024, Migros amorce un tournant majeur : recentrage sur son cœur de métier et vente d’une partie importante de ses activités (marchés spécialisés, voyages, industrie non stratégique). Derrière cette réorganisation se lit une forme de recul : après avoir tout voulu faire, Migros choisit de se recentrer, signe que le modèle tentaculaire qui avait fait sa force entre désormais dans une phase de contraction.
Un des derniers actes est la vente, actée cette semaine, de Mibelle à l’espagnol Persàn. Je ne pouvais pas rester sans rien dire.
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