Il suffit parfois de prononcer le nom d’un village pour savoir que vous n’êtes pas du coin. Et à la TV, quand on parle d’ici, ça pique souvent. Petit guide nécessaire.
Des lettres bien écrites… mais jamais prononcées
En Suisse romande, lire correctement un panneau indicateur ne garantit absolument pas de savoir prononcer ce qui est écrit dessus. Un « z » peut disparaître, un « x » devenir totalement muet et un « s » parfaitement visible être prononcé dans un canton mais ignoré quelques kilomètres plus loin. Cette collection d’exceptions obéit en réalité à une histoire linguistique vieille de plusieurs siècles.
Prenons L’Etivaz. Le village du Pays-d’Enhaut a donné son nom au célèbre fromage d’alpage AOP. Dans les deux cas, inutile de faire entendre le « z » final : on dit L’Etiva. Le fromage a donc exactement le même piège de prononciation que le lieu dont il porte le nom.
Même phénomène en Valais avec Nendaz. Là encore, le « z » est muet : Nendaz se prononce Nenda (certains disent aussi « Ninde »). Dans une bonne partie de la Suisse romande et de l’arc alpin, des noms terminés par -az, -oz ou -uz ont conservé une graphie dans laquelle le « z » final n’était pas destiné à être prononcé comme celui de « gaz ».
Ces terminaisons sont notamment un héritage du francoprovençal, ou arpitan, autrefois parlé dans une grande partie de la Suisse romande. Les lettres finales pouvaient donner des indications sur la manière de prononcer ou d’accentuer le mot sans constituer elles-mêmes un son à faire entendre. Avec la disparition progressive des patois, l’orthographe est restée alors que la logique qui l’accompagnait est devenue beaucoup moins évidente.
Autour d’Yverdon-les-Bains, on rencontre l’exemple de la Brinaz. Ce nom ancien désigne notamment le cours d’eau qui passe à proximité de Montagny-près-Yverdon. Mais localement, la Brinaz devient tout simplement « la Brine ». Les documents anciens montrent d’ailleurs des formes comme Breynna au XIVe siècle, tandis que Brinaz ou Brinnaz apparaissent plus tard. Autrement dit, la prononciation locale peut parfois conserver quelque chose que l’orthographe moderne ne laisse plus vraiment deviner.
De Vaud à Fribourg, le « s » change de règle
Et puis il y a les « -ens ». Changer de canton suffit à changer les règles en vigueur. Jugez plutôt: Dans le canton de Vaud, on trouve Renens, Échallens, Bottens, Sottens, Thierrens ou encore Sugnens. Le « s » final est silencieux.
Passez la frontière fribourgeoise et les habitudes changent. Attalens, Rossens, Vuadens, Vuippens, Vuisternens, Gumefens ou Sorens font entendre leur consonne finale. La terminaison se rapproche alors du son que l’on entend dans le mot « cadence ». Un Vaudois qui débarque avec ses habitudes sera immédiatement repéré.
Cette profusion de noms en -ens des deux côtés de la frontière cantonale n’est pas une coïncidence. Vaud et Fribourg en possèdent des dizaines. Une partie de ces noms remonte à des formations très anciennes, souvent mises en relation avec l’installation des Burgondes et avec des suffixes germaniques adaptés au parler roman. Renens, Échallens, Attalens ou Rossens sont ainsi les lointains témoins des langues parlées dans la région il y a plus d’un millénaire.
Les lettres muettes ne s’arrêtent d’ailleurs pas au « z » et au « s ». Le Vaudois connaît un autre classique : Bex. Malgré son orthographe, le nom de la commune ne se prononce pas « Bèks », mais « Bé ».
Des siècles de patois cachés derrière nos panneaux
Ces particularités rappellent qu’un nom de lieu n’est pas un mot ordinaire. Son orthographe peut avoir été fixée il y a longtemps, tandis que sa prononciation s’est transmise oralement de génération en génération. Elle garde ainsi la trace des patois, des anciennes langues régionales, des migrations et parfois simplement des habitudes d’un village.
Il n’existe pas une petite règle magique permettant de prononcer correctement tous les noms de Suisse romande. Le « az » est souvent muet, mais cela ne signifie pas que tous les « z » de Suisse doivent disparaître. Le « s » des noms vaudois en -ens est généralement silencieux, alors que celui des noms fribourgeois comparables se fait entendre.
Pour savoir comment prononcer correctement le nom d’un village, la meilleure méthode reste probablement celle qu’utilisèrent les linguistes au début du XXe siècle : aller sur place et demander aux habitants. C’est précisément ce qu’avait fait le linguiste Ernest Muret. Dès 1902, il entreprit une immense enquête sur les noms de lieux de Suisse romande. Pendant près de trente ans, lui et ses collaborateurs consultèrent les archives, relevèrent les anciennes graphies et parcoururent les communes pour noter directement la prononciation des noms dans la bouche des habitants.
Son travail a produit des milliers de fiches aujourd’hui conservées et numérisées par le Glossaire des patois de la Suisse romande.
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