Le raccard, un bâtiment perché sur des champignons

Gros plan sur un raccard au centre de Vercorin, en Valais. Les larges disques de pierre, appelés « pierres à souris », empêchaient les rongeurs de grimper le long des piliers pour atteindre les réserves de céréales.
Publié le 17 octobre 2026 par Grégoire Pomey
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Avec leurs madriers noircis et leurs étonnants piliers surmontés de disques, les raccards font partie des images emblématiques du Valais. Mais ces constructions n’ont pas été imaginées pour séduire les touristes. Elles répondaient à un problème beaucoup plus terre à terre : conserver les récoltes sans nourrir les souris.

Il suffit de se promener dans un village valaisan pour tomber sur l’un d’eux. Une construction en bois sombre, posée sur des piliers coiffés de larges pierres plates qui lui donnent l’impression de reposer sur des champignons géants. C’est un raccard.

Quand le seigle faisait vivre les vallées

Pendant des siècles, les habitants des vallées valaisannes ont cultivé des céréales, notamment du seigle, particulièrement bien adapté à certaines conditions de montagne. Après la moisson, les gerbes devaient sécher avant le battage, tout en restant protégées de l’humidité, des intempéries et des animaux. Le raccard répondait précisément à ces besoins. Sa partie supérieure, construite en bois, permettait d’entreposer les gerbes et de procéder au battage, tandis que sa structure surélevée contribuait à préserver les récoltes.

Il ne faut toutefois pas confondre le raccard avec le grenier traditionnel valaisan. Ce dernier servait plutôt à conserver les grains déjà battus, les provisions, les vêtements et parfois les documents précieux de la famille. Les deux constructions peuvent se ressembler, notamment lorsqu’elles reposent sur des piliers, mais elles n’avaient pas exactement la même fonction.

Des champignons pour décourager les souris

La particularité la plus spectaculaire du raccard se trouve sous le bâtiment. Ses piliers sont surmontés de larges disques de pierre, communément appelés pierres à souris. Leur fonction était aussi simple qu’ingénieuse : empêcher les rongeurs d’atteindre les réserves de céréales. Une souris pouvait facilement grimper le long d’un poteau en bois, mais se retrouvait face à un obstacle difficile à franchir lorsqu’elle arrivait sous une dalle débordant largement du support.

Cette protection n’était évidemment pas infaillible, mais elle limitait considérablement les possibilités d’intrusion. La surélévation permettait également d’éloigner la structure en bois de l’humidité du sol. Le tout fonctionnait sans produit chimique, sans piège électronique et, surtout, sans abonnement mensuel à un service de dératisation.

Une architecture façonnée par la montagne


Les raccards traditionnels étaient généralement construits avec des madriers de bois, souvent du mélèze, assemblés horizontalement et emboîtés aux angles. Avec le temps, les façades prenaient cette teinte brun foncé, parfois presque noire, caractéristique des anciens villages alpins. Les toitures étaient fréquemment couvertes de grandes dalles de pierre, appelées lauzes, même si les matériaux variaient selon les régions et les époques.

On retrouve de beaux exemples de raccards dans plusieurs vallées valaisannes, notamment au val d’Anniviers, autour de Grimentz, Zinal et à Vercorin, ainsi qu’au val d’Hérens, du côté d’Evolène. Ces bâtiments témoignent d’une architecture adaptée aux ressources locales et aux contraintes de la vie montagnarde. Le principe des constructions agricoles surélevées n’est d’ailleurs pas exclusivement valaisan : on retrouve des structures comparables dans d’autres régions alpines, notamment au Val d’Aoste.

Mazot, mayen ou raccard : quelle différence ?

Ces trois termes sont souvent confondus, alors qu’ils désignent des réalités différentes. Le raccard est un bâtiment agricole destiné principalement au séchage, au battage et à l’entreposage des céréales. Il se reconnaît notamment à ses piliers surmontés de larges pierres destinées à empêcher les rongeurs de grimper. Le mazot est une petite construction servant traditionnellement d’abri ou d’habitation temporaire, notamment dans les vignobles. Quant au mayen, il désigne à l’origine un pâturage de moyenne altitude, occupé au printemps et en automne lors des déplacements saisonniers du bétail. Par extension, le terme désigne également les bâtiments qui s’y trouvent, utilisés pour héberger les familles et les animaux. Aujourd’hui, ces appellations sont parfois employées assez librement, notamment dans le domaine touristique et immobilier.

Du stockage de seigle à la location de vacances

Avec l’évolution de l’agriculture, l’amélioration des transports et le recul des cultures céréalières en montagne, les raccards ont progressivement perdu leur fonction. Il devenait plus simple de faire venir les céréales et la farine depuis les régions de plaine que de continuer à exploiter de petites parcelles difficiles d’accès. Certains bâtiments ont été abandonnés, d’autres transformés en débarras, tandis que plusieurs ont été restaurés pour préserver ce patrimoine.

Le développement touristique leur a offert une seconde vie, parfois assez éloignée de leur vocation première. Là où l’on entreposait autrefois des gerbes de seigle, on trouve désormais, dans certains raccards aménagés, une cuisine équipée, une salle de bains moderne, un chauffage au sol et parfois même un jacuzzi. Les pierres à souris sont toujours là, mais elles ne protègent plus grand-chose. À moins que les rongeurs ne soient particulièrement attirés par les capsules de café.

Ces transformations ne sont toutefois pas possibles partout. Les règles d’aménagement du territoire, les restrictions applicables aux bâtiments agricoles et les mesures de protection du patrimoine peuvent limiter fortement les rénovations, particulièrement hors des zones à bâtir. Posséder un ancien raccard ne signifie donc pas automatiquement avoir le droit d’en faire une résidence secondaire.

Un symbole du Valais d’autrefois

Aujourd’hui, les raccards figurent sur les cartes postales, les brochures touristiques et les photographies de vacances. Pourtant, leur intérêt dépasse largement leur aspect pittoresque. Ils racontent une époque où les familles devaient produire et conserver une grande partie de leur nourriture, dans des conditions parfois particulièrement exigeantes. Leur architecture témoigne d’un savoir-faire développé au fil des générations, où chaque élément répondait à un besoin précis.

Alors, lors de votre prochaine balade dans un village valaisan, prenez le temps de regarder sous les anciens bâtiments en bois. Si vous apercevez ces fameux disques de pierre posés sur des piliers, vous aurez probablement devant vous un raccard ou un grenier. Et vous saurez pourquoi, bien avant l’invention des dispositifs modernes de lutte contre les nuisibles, les paysans valaisans avaient déjà trouvé un moyen particulièrement astucieux de compliquer la vie des souris.

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