Depuis le déclenchement du conflit en Iran, les prix du pétrole grimpent et presque immédiatement, l’essence et le gaz suivent. On peut parier que lorsque les cours du brut redescendront, les prix à la pompe mettront beaucoup plus de temps à baisser: ce décalage correspond à un phénomène bien connu des économistes, appelé « rocket and feather ».
Le mécanisme « rocket and feather » expliqué
L’image est simple. Les prix montent comme une fusée, brutalement et sans délai. Mais ils redescendent comme une plume, lentement et progressivement. Cette asymétrie dans la transmission des prix entre le pétrole brut et le carburant vendu au consommateur est observée dans de nombreux pays et sur de longues périodes.
Plusieurs mécanismes expliquent ce phénomène. Le premier est lié aux stocks. Lorsque les prix du brut augmentent, les distributeurs répercutent rapidement la hausse pour éviter de vendre à perte sur leurs prochains approvisionnements. En revanche, lorsque les prix baissent, ils peuvent continuer à vendre au prix précédent pour écouler leurs stocks plus chers, ce qui ralentit la baisse visible pour le consommateur. Le second facteur tient au fonctionnement du marché lui-même. La concurrence existe, mais elle reste limitée et localisée. En général, les stations-service observent les prix de leurs concurrents directs plutôt que de réagir instantanément aux marchés internationaux. Si personne ne baisse rapidement, personne n’a intérêt à le faire en premier. Ce comportement collectif contribue à ralentir la transmission des baisses.
Il faut aussi tenir compte du fait que la demande de carburant est peu sensible aux prix. Même lorsque les tarifs augmentent, les automobilistes continuent à faire le plein, car ils en ont besoin pour se déplacer. Cette faible élasticité rend les hausses plus faciles à appliquer que les baisses ne sont nécessaires à imposer.
La chaîne de formation des prix joue également un rôle. Entre le baril de pétrole et l’essence vendue à la pompe, plusieurs étapes interviennent, comme le transport, le raffinage et la distribution. Chacune de ces étapes a ses propres délais et ses propres coûts, ce qui peut lisser les variations. Mais en théorie, cela devrait ralentir à la fois les hausses et les baisses. Or, dans les faits, ce sont surtout les baisses qui sont freinées.
Les crises géopolitiques, comme celle en Iran, amplifient encore ce phénomène. Elles introduisent de l’incertitude sur l’approvisionnement mondial. Les marchés anticipent une possible pénurie et les prix montent immédiatement. À l’inverse, lorsque la situation se stabilise, les acteurs restent prudents et attendent avant de répercuter les baisses, de peur d’un nouveau choc. Cette prudence contribue à prolonger des prix élevés.
Un marché mondial, même sans pétrole du Golfe
En 2025, la Suisse s’approvisionnait principalement en pétrole brut auprès des États-Unis, qui représentaient environ 50% des importations, suivis du Nigeria avec 35% et du Kazakhstan autour de 5%. Des volumes plus modestes provenaient d’Azerbaïdjan, de Libye, d’Algérie ou encore d’Israël. Aucun pétrole n’était importé directement depuis l’Iran ou les pays du Golfe.
Et pourtant, la guerre au Moyen-Orient fait grimper les prix en Suisse. La raison est simple: le pétrole est un marché mondial. Le prix du baril ne dépend pas de l’origine locale, mais de l’équilibre global. Dès qu’un risque apparaît sur une zone stratégique comme le détroit d’Ormuz, les marchés anticipent une pénurie et les prix montent partout. À cela s’ajoute le rôle des marchés financiers, qui amplifient les hausses, ainsi que les mécanismes de distribution qui répercutent rapidement les augmentations, mais plus lentement les baisses. Résultat: même sans dépendance directe au Moyen-Orient, la Suisse subit pleinement les tensions internationales.
Pour le gaz, la situation est un peu différente. Une grande partie des approvisionnements provient de Norvège, mais une part importante arrive aussi du Qatar, après transport sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). Et comme pour le pétrole, les prix du gaz augmentent également fortement en période de tensions internationales.
Pendant longtemps, certains ont pensé qu’il s’agissait surtout d’un biais de perception. Les consommateurs mémoriseraient davantage les hausses que les baisses. Mais de nombreuses études ont montré que cette asymétrie est bien réelle, même si son ampleur varie selon les pays et les périodes.
En Suisse, ce phénomène est particulièrement visible car le pays dépend des importations de produits pétroliers. Les variations internationales se répercutent rapidement, mais les ajustements à la baisse restent plus lents. Le résultat est toujours le même pour les automobilistes: une hausse rapide qui se ressent immédiatement, et une baisse qui se fait attendre.
Le « rocket and feather » n’est pas une anomalie liée à une crise ponctuelle. C’est un fonctionnement structurel du marché de l’énergie. Et tant que le pétrole restera au cœur de nos déplacements, cette logique continuera à s’imposer, avec une impression persistante que les prix savent toujours monter plus vite qu’ils ne redescendent.
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