Depuis quelques mois, les plateformes vidéo sont saturées d’images spectaculaires qui, souvent, n’ont jamais existé. On y voit des colis déposés par UPS à l’entrée des maisons américaines exploser au moment ou un Pirate de porche vient le voler, des voitures en vrille sur une route verglacée s’écrasant dans un mur invisible, ou encore des trains qui ne suivent pas leurs rails percuter une voiture qui elle même n’est pas sur les rails. Parfois, c’est tellement bien fait que cela semble réel et pourtant tout est fabriqué en quelques secondes grâce à des modèles d’intelligence artificielle capables de générer des séquences vidéo entières sans caméra, sans scène, sans acteurs.
YouTube avait déjà infligé un coup sévère à la télévision traditionnelle, en offrant un espace où la spontanéité, l’amateurisme et l’authenticité semblaient plus proches du réel que tout ce que proposait la TV mainstream. Netflix et les autres plateformes de streaming ont ensuite redéfini notre façon de consommer les images, reléguant la télévision linéaire au rôle de média d’arrière-plan. Pourtant, un phénomène inattendu se dessine aujourd’hui : la prolifération de vidéos artificielles pourrait, contre toute logique, réhabiliter la TV classique aux yeux du public.
L’ère du spectaculaire artificiel
Le cœur du problème, c’est la confiance. Lorsque chaque accident, chaque vidéo de caméra de surveillance, chaque moment “capté sur le vif” peut être simulé en quelques instructions, l’attention se dissout. Le spectateur se retrouve dans un environnement où plus rien ne garantit que ce qu’il regarde a réellement eu lieu. Ce brouillage constant engendre une lassitude nouvelle, une fatigue face au faux. Les vidéos générées par IA sont souvent impressionnantes, mais elles ne racontent rien, n’engagent aucun lien émotionnel, n’éveillent aucune empathie — puisqu’on sait qu’aucune vie n’a été menacée, qu’aucun objet n’a été brisé, que tout n’est qu’une construction numérique destinée à grappiller quelques secondes de visibilité.
Comme le disait Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1 à propos des émissions de sa chaîne, ce sont des vidéos conçues pour occuper le temps de cerveau disponible pour la publicité.
Le spectateur face à la fatigue du faux
Cette saturation de contenus artificiels fait émerger un paradoxe : plus les plateformes débordent de faux, plus le public se surprend à chercher ce qui semble vrai. On observe déjà, lors d’événements majeurs, une remontée de l’audience des chaînes d’information en direct, perçues comme plus stables, plus institutionnelles et surtout vérifiées. Ce n’est pas un retour nostalgique vers la télévision d’autrefois, mais une recherche instinctive de fiabilité dans un paysage numérique devenu incertain. La rareté du contenu certifié devient soudain un argument, presque une valeur refuge.
Les plateformes vidéo, elles, semblent dépassées par l’ampleur de la vague. La modération ne peut plus suivre, les algorithmes privilégient le spectaculaire plutôt que le réel, et les labels “AI-generated” sont contournés en permanence. L’écosystème tout entier repose désormais sur un flux incessant de contenus dont la véracité est secondaire. Dans ce chaos, l’idée que la télévision pourrait redevenir une référence fait sourire, mais n’a rien d’absurde : on sait au moins d’où viennent les images, qui les produit, et selon quelles règles.
Le paradoxe d’un retour vers la TV réelle
Ironiquement, l’intelligence artificielle, qui devait révolutionner la création audiovisuelle, risque d’accentuer un retour vers des formes plus classiques de consommation. Face aux trains qui heurtent des voitures invisibles, aux colis explosifs qui n’explosent que dans les générateurs vidéo, et aux accidents impossibles captés par des caméras qui n’existent pas, le spectateur finit par rechercher quelque chose qu’il croyait acquis : la réalité.
Le réel est peut-être en train de redevenir une denrée rare. Et dans ce monde saturé de fictions synthétiques, la télévision traditionnelle — longtemps dénigrée — pourrait bien apparaître comme l’un des derniers endroits où quelqu’un vérifie encore ce qui est vrai.
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