Vous avez peut-être déjà gravi l’un des nombreux sommets de Suisse et remarqué ces pyramides qui en occupent parfois le point culminant. Mais certaines ne sont ni des monuments, ni de simples cairns laissés par les randonneurs. Elles ont eu une véritable fonction scientifique.
C’est notamment le cas de celle du Chasseral, dans le Jura bernois, posée à quelques mètres de l’immense antenne de Swisscom. Derrière cette construction plutôt discrète se cache une partie de l’histoire de la mensuration et de la cartographie de la Suisse.
Mesurer la Suisse de montagne en montagne
Avant les satellites et le GPS, déterminer précisément la position d’un lieu était une opération complexe. Pour dresser des cartes, les géomètres construisaient progressivement un immense réseau de points dont les positions étaient calculées les unes par rapport aux autres.
La méthode utilisée était celle de la triangulation. Son principe repose sur la géométrie : lorsqu’on connaît précisément la longueur d’un côté d’un triangle et ses angles, on peut en calculer les autres dimensions. Les géomètres choisissaient donc des points élevés et bien visibles, puis mesuraient les angles entre ces différents points. Un triangle permettait d’en calculer un autre, puis un autre encore, jusqu’à former un véritable maillage couvrant le pays.
Les sommets étaient évidemment parfaits pour cela. Depuis le Chasseral, la vue porte à plusieurs dizaines de kilomètres. Lors de votre prochaine randonnée, arrêtez-vous quelques secondes sous la pyramide : une plaque montre le réseau reliant le Chasseral à d’autres points de triangulation, notamment le Suchet, La Berra, le Gurten, le Napf ou le Weissenstein. Le réseau se prolongeait même jusqu’au Feldberg, en Allemagne.
Encore fallait-il savoir exactement quoi viser. À plusieurs dizaines de kilomètres, une simple borne plantée dans le sol était invisible. Cairns, signaux puis pyramides servaient donc de cibles aux géomètres installés sur les autres sommets.
Au Chasseral, cette histoire commence tôt. Entre 1791 et 1797, Johann Georg Tralles et Ferdinand Rudolf Hassler utilisent déjà le sommet pour établir un réseau trigonométrique sur le Plateau suisse. Entre 1803 et 1813, il devient également un point principal du réseau de triangles de la Méridienne de Strasbourg établi par des ingénieurs-géographes français.
Le sommet conserve ensuite son importance. Il sert à la triangulation du canton de Berne entre 1811 et 1818, puis aux travaux de Johann Rudolf Buchwalder. Dès 1832, le Chasseral fait partie de la « triangulation primordiale » réalisée sous la direction du général Guillaume-Henri Dufour, l’une des bases de la cartographie moderne du pays.
Une pyramide pour être vue de très loin
À partir de 1862, le Chasseral intègre le réseau trigonométrique suisse de premier ordre, la grande ossature géométrique sur laquelle viennent ensuite s’appuyer des réseaux de plus en plus précis.
En 1869, le signal du Chasseral prend la forme d’un imposant cairn de pierres, ancêtre de la pyramide actuelle. Son rôle n’est pas de marquer approximativement le sommet, mais de rendre visible une position très précise.
Car le véritable point géodésique se trouve au sol. La construction située au-dessus sert avant tout de cible. Depuis une autre montagne, un géomètre peut orienter son instrument vers le signal du Chasseral et mesurer précisément sa direction.
La mesure des altitudes progresse en parallèle. Dès 1864 commencent les travaux du premier nivellement national de précision, dont l’une des premières opérations relie Genève au Chasseral. En conservant l’ancienne altitude attribuée au sommet à partir des mesures françaises, Hermann Siegfried fixe en 1879 l’altitude du Repère Pierre du Niton à 376,86 mètres. Cette valeur, appelée plus tard « ancien horizon », servira notamment de référence aux altitudes de la carte Siegfried.
Au tournant du XXe siècle, la Suisse modernise et unifie sa mensuration. Entre 1900 et 1914 sont réalisées les mesures du réseau de triangulation de premier ordre. En 1903 est introduite la mensuration nationale qui deviendra connue sous le nom de MN03.
Deux ans plus tard, en 1905, la pyramide actuelle du Chasseral est construite, exactement centrée sur le point matérialisé dans le sol.
Cette étrange construction est donc avant tout un instrument de signalisation géodésique. Sa forme n’a rien de décoratif : elle devait permettre à un géomètre situé parfois à plusieurs dizaines de kilomètres de retrouver exactement le même point dans son instrument de mesure.

Des triangles aux satellites
Au cours du XXe siècle, les techniques évoluent. Entre 1963 et 1986, le Chasseral participe notamment à des mesures électroniques de distances. Il ne s’agit alors plus uniquement de mesurer des angles : les distances entre certaines stations peuvent désormais être déterminées directement.
Puis arrivent les satellites. En 1988, le point du Chasseral est rattaché par mesures satellitaires au nouveau réseau géodésique dont les travaux aboutiront à la Mensuration nationale 1995, ou MN95. Il n’est désormais plus nécessaire de déterminer la position du territoire uniquement à partir de longues chaînes de triangles visibles les uns depuis les autres.
Ces nouvelles méthodes permettent aussi de corriger les déformations accumulées dans l’ancien réseau. MN03 pouvait présenter des écarts d’environ deux mètres entre Genève et l’Engadine. Non pas parce que les anciens géomètres travaillaient mal, mais parce que de minuscules imperfections finissaient par s’additionner dans un réseau construit progressivement à travers tout le pays.
Avec les mesures satellitaires et MN95, la Suisse dispose d’un système homogène permettant une précision centimétrique sur l’ensemble du territoire. Depuis 2016, MN95 a officiellement remplacé MN03 comme système de référence pour les coordonnées nationales.
Le point du Chasseral possède aujourd’hui les coordonnées MN95 E 2 571 223,12 et N 1 220 294,94 mètres. La cheville matérialisant le point dans le sol se trouve à 1 606,20 mètres d’altitude. Quant à la pyramide, elle a été rénovée en 2012.
Elle paraît bien modeste à côté de l’immense antenne qui domine aujourd’hui le Chasseral. Pourtant, elle raconte une histoire remarquable. Pendant plus de deux siècles, mesurer la Suisse a nécessité des observations depuis les montagnes, des instruments optiques, des calculs trigonométriques et tout un réseau de sommets visibles les uns depuis les autres.
Aujourd’hui, un téléphone détermine sa position grâce à des satellites situés à des milliers de kilomètres au-dessus de nos têtes. Autrefois, pour savoir précisément où l’on se trouvait en Suisse, il fallait parfois commencer par regarder une pyramide dressée au sommet d’une montagne lointaine.
Celle du Chasseral reste l’un des témoins de cette époque où la carte de la Suisse s’est construite, littéralement, de triangle en triangle.
Pour en savoir plus:
- Des points éphémères : naissance et entretien du réseau suisse de triangulation
- Le Chasseral – comment la Suisse a trouvé son niveau

