La climatisation divise la France… mais les États-Unis et l’Europe ne jouent pas avec les mêmes cartes

Vue de la vieille ville de Brigue en automne. Des murs épais, un bâti ancien qu'il ne faut pas dénaturer avec des installations de climatisation. Photo G. Pomey

Je lis régulièrement la presse internationale grâce à l’excellente application PressReader, qui donne accès à des centaines de journaux du monde entier. Au détour de l’édition du 30 juin 2026 du Wall Street Journal, je suis tombé sur un éditorial intitulé Air Conditioning, Scourge of the French Left, signé par Alexander Kustov, professeur associé en affaires internationales.

Son constat est volontairement provocateur : selon lui, la gauche française s’oppose à la climatisation pour des raisons idéologiques, alors que l’extrême droite de Marine Le Pen défendrait une solution pragmatique face aux vagues de chaleur. L’auteur rappelle que les canicules ont déjà provoqué des dizaines de milliers de décès en Europe et cite plusieurs études montrant que la généralisation de la climatisation a largement contribué à réduire la mortalité liée aux fortes chaleurs aux États-Unis.

Son raisonnement est intéressant mais il oublie un élément fondamental : les États-Unis et l’Europe ne jouent tout simplement pas avec les mêmes cartes.

Deux façons très différentes de construire

Vu d’Europe, une maison américaine donne parfois l’impression d’être construite avec quelques baguettes en bois, des plaques de plâtre et une isolation relativement légère. La caricature est volontaire, mais elle illustre une vraie différence : une grande partie des logements américains possède une inertie thermique beaucoup plus faible que les constructions traditionnelles européennes. En Europe, nos habitations sont souvent anciennes et bâties avec d’épais murs en pierre, en brique ou en béton. Cette masse absorbe la fraîcheur durant la nuit et ralentit considérablement la pénétration de la chaleur pendant la journée.

C’est aussi pour cette raison que les volets, les stores extérieurs ou la ventilation nocturne restent encore relativement efficaces lors des premières journées de canicule. Aux États-Unis, où près de 90 % des logements disposent d’une climatisation, cette dernière est devenue un équipement aussi indispensable que le chauffage.

Nos bâtiments n’ont pas été pensés pour les étés de demain

Cela ne signifie pas pour autant que les bâtiments européens soient prêts à affronter le climat qui nous attend. Pendant des décennies, les architectes ont principalement cherché à conserver la chaleur durant l’hiver. Avec des épisodes dépassant désormais régulièrement les 35 °C et des nuits tropicales où le thermomètre ne descend plus suffisamment, les murs finissent eux aussi par accumuler la chaleur. Après plusieurs jours de canicule, certains appartements, notamment sous les combles ou exposés plein sud, deviennent difficilement supportables. Le problème est donc bien réel et il ne fera que s’accentuer avec le changement climatique.

La climatisation n’est pas une solution miracle

L’éditorial du Wall Street Journal présente parfois la climatisation comme une réponse presque évidente; dans la pratique, la situation est plus nuancée. Un climatiseur consomme de l’électricité. En France, où une grande partie de la production est d’origine nucléaire, son impact carbone est relativement faible. Dans d’autres pays, où le charbon ou le gaz restent dominants, le bilan est bien moins favorable. Chaque appareil rejette également de la chaleur à l’extérieur. Lorsqu’ils sont nombreux à fonctionner simultanément, ils contribuent à réchauffer les rues et accentuent les îlots de chaleur urbains. N’oublions pas non plus que le gaz réfrigérant est aussi un polluant: une clim, peu importe sa qualité, fini toujours pas en disperser dans la nature.

Sur le terrain, beaucoup d’installations sont mal dimensionnées, mal réglées ou insuffisamment entretenues. Des filtres encrassés réduisent les performances, augmentent la consommation électrique et peuvent nuire à la qualité de l’air intérieur. Quant aux appareils réglés à 20 °C en plein été, ils offrent rarement un confort supérieur à une température plus raisonnable autour de 26 °C.

Adapter les bâtiments avant de refroidir les pièces

Avant d’installer une climatisation, de nombreuses solutions permettent déjà de limiter les surchauffes. Protection solaire extérieure, volets, végétalisation, isolation des toitures, ventilation nocturne ou encore matériaux réfléchissants peuvent considérablement améliorer le confort d’été. Cela n’empêche pas la climatisation d’avoir toute sa place dans certains cas : hôpitaux, EMS, crèches, logements très exposés ou habitats occupés par des personnes particulièrement vulnérables, mais elle constitue davantage un outil supplémentaire qu’une réponse universelle.

L’éditorial d’Alexander Kustov a le mérite de rappeler une réalité incontestable : les canicules sont devenues un véritable enjeu de santé publique et il faudra mieux protéger les populations les plus fragiles. En revanche, réduire le débat à une opposition entre une droite « pragmatique » et une gauche « idéologique » passe à côté de l’essentiel. Les États-Unis et l’Europe ont des climats, des bâtiments, des réseaux électriques et des modes de vie très différents. Ce qui est indispensable dans une maison américaine n’est pas forcément la première réponse dans un immeuble européen du XIXᵉ siècle. Oui, nous aurons probablement davantage recours à la climatisation dans les années à venir. Mais le véritable défi consiste surtout à adapter nos bâtiments pour qu’ils restent supportables même lorsque les températures continueront de grimper, tout en limitant leur consommation d’énergie. C’est sans doute là que se trouve la solution la plus durable.

Republier cet article

Logo Creative Commons Si vous aimez cet article, vous pouvez le partager ou le republier librement, sur votre site ou dans un journal, grâce à notre licence Creative Commons. Mentionnez simplement la source et ajoutez un lien vers l’article d’origine. La reproduction doit être fidèle au texte original : il n’est pas permis de le modifier ni de le tronquer.

Le bouton ci-dessous vous permet d'accéder au code préformaté. Copiez-le simplement dans l’éditeur de votre site. Cet article est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC BY-NC-ND 4.0.

Vous pourriez aussi aimer